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FLORENCE DUPRE LATOUR 16/11/2020

Quelques questions à Florence Dupré la Tour concernant Pucelle : 1. Débutante (éditions Dargaud 2020) 



Florence Dupré la Tour a su nous interpeller dès ses premiers ouvrages en 2006 de par la singularité de son travail. Ainsi, elle parvenait la même année à inventer une grande saga emplie de fureur et de rebondissements (Capucin de 2006 à 2009 aux éditions Gallimard / Bayou), tandis qu’elle se proposait de nous conter ses années d’adolescente à travers les beaux et sans concession Forever ma sœur et Forever summer publiés la même année aux éditions Michel Lagarde. En trois bandes dessinées publiées la même année, Florence Dupré la Tour faisait une entrée fracassante dans le monde de l’édition.
Depuis, chacune de ses propositions a été une occasion de remettre en jeu son univers et d’approfondir des thématiques qui lui sont chères.
Avec Pucelle, tome 1 : Débutante, complément indispensable à l’essentiel Cruelle (éditions Dargaud – 2016), l’autrice nous propose une nouvelle mise en scène de son histoire personnelle dans un livre inclassable, rugueux, incarné et drôle, témoin de la nécessité de suivre les publications de Florence Dupré la Tour.

 

1° En 2006 étaient publiées vos deux premières Bandes dessinées Capucin – 1. La mauvaise pente (édition Gallimard/Bayou) et Forever ma sœur (éditions Michel Lagarde). Pouvez-vous nous raconter comment vous en êtes venue à devenir autrice de bandes dessinées ?

 

Je ne sais pas trop. Par hasard. Je ne savais pas ce que je voulais faire mais gardais l'intuition, le désir de faire quelque chose. De faire sortir quelque chose.

La bande dessinée n'était ni un rêve d'enfant, ni un projet d'adulte. Elle s'est imposée dès lors que je me suis essayée à travailler sa forme.

Pourquoi elle en particulier ? Sans doute à cause de sa proximité avec les mécanisme du souvenir, de la mémoire, du non dit. 

Capucin tome 1 - La mauvaise pente - éditions Gallimard - 2006



2° Forever ma sœur et Forever summer, publiés la même année, marquaient dès 2006 votre confrontation avec l’autobiographie. Dans ces deux bandes dessinées, votre graphisme noir et blanc, extrêmement vif, faisait merveille avec l’évocation d’épisodes de votre adolescence. A quand remonte l’initiative du projet de ces deux ouvrages ? Pourquoi avoir attendu 2013 et le récit Sale clebs, publié dans la revue Papier, pour renouer avec la narration de soi ? 


Forever ma sœur et Forever summer - Florence Dupré La Tour - éditions Michel Lagarde - 2006

Dans ces deux première approches du récit autobiographique, je suis restée à distance. Sans creuser. Je n'étais pas prête à le faire, je n'en avait pas les moyens. Sans observation longue de mon histoire personnelle, sans observation de mon processus d'écriture, j'avais l'intuition que je n'étais pas prête.

J'ai attendu d'avoir un regard plus mûr, plus critique, une écriture et des procédés narratifs plus assurés.

J'ai cependant gardé cette tonalité humoristique qui m'est chère. 


3° Cruelle, publié en 2016, se présente comme le « premier volet » d’un « triptyque autobiographique sur l’enfance ». Pourtant, ni son format ni l’évolution de son graphisme ne semblent totalement le relier à Pucelle. En outre ce dernier est sous-titré 1. Débutante. Pouvez-vous nous expliquer comment vous envisagez cette « trilogie » ? 

Cruelle - Florence Dupré Latour - éditions Dargaud - 2016



Planifier des œuvres m'est impossible. Je ne sais pas où je vais, seul intérêt d'y aller à vrai dire.

Parler de l'enfance en un bloc me semblait insurmontable : j'ai décidé de travailler par grande thématique.

Certains lecteurs et libraires veulent que les choses soient calibrées, mises dans des formats, des collections, des paginations.

Ainsi, Cruelle tient en un seul album, en noir et blanc, au crayon de papier, avec une voix of au présent de l'indicatif (conjugaison froide, qui rajoute à l'aspect parfois glaçant, chirurgical du récit).

Pucelle devait également être publié en un album mais voilà, le chemin a été plus long que prévu. Il y aura donc deux albums.

La couleur en bichromie m'a semblé intéressante, tant la question de la chair et du sang sont présentes dans le récit.

Le récit utilise des temps du passé, plus nostalgiques.

Mais on retrouve un dessin similaire à Cruelle, et cette tonalité tragi-comique. 

Cruelle - Florence Dupré Latour - éditions Dargaud - 2016



4° Vous n’hésitez pas dans Pucelle à remettre en scène certaines anecdotes dans une optique différente. Ainsi, le passage sur les chiens « affreux bâtards chancreux et vérolés » qui « traînent autour de la maison » dans Cruelle, devient « Cela faisait des heures que ces bâtards harcelaient ma belle » dans Pucelle. Cette relecture de son propre travail est assez rare dans la bande dessinée -on peut citer Edmond Baudoin. Qu’est-ce qui a guidé votre choix dans ces récurrences ?


La logique.

Un même souvenir contient de multiples lectures, de multiples possibilités.

De même, on se remémore ses souvenirs un nombre incalculable de fois, et de façon différente.

C'est une façon réaliste d'approcher la question du souvenir.

Une autre serait de faire raconter le même souvenir selon plusieurs points de vue mais je ne m’attellerai pas à cette construction pour l'instant. 

 

Pucelle tome 1 -Florence Dupré la Tour - éditions Dargaud -  2020



5° Votre graphisme semble de plus en plus décanté, purifié, jusqu’à exprimer le maximum de sentiment et d’émotion en quelques traits. Celui-ci semble également empli d’une jovialité qui contraste avec la violence de vos propos. Ce cheminement esthétique est-il représentatif de l’évolution de votre parcours artistique ou répond-il à ce récit plus spécifiquement ?

 

Je dessinais comme ça lorsque j'ai commencé à exprimer mon mal être par le dessin, vers 14 ans.

Disons que c'est un retour aux sources.

Enfin j'aime le contraste. Juxtaposer l'outrance, la drôlerie avec une forme de gravité me plaît au delà de tout.

Peut-être suis-je moi même grimacière, tragi-comique. Peut-être m'arrive-t-il de passer d'un registre à l'autre dans ma vie personnelle. C'est possible mais est-ce à moi de l'affirmer ?

Et ces visages grimaçants, ces expressions outrancières, si elles paraissent appuyées ou caricaturales, relèvent pour moi d'une forme de réalisme : celui de la vie intérieure et des mouvements qui animent notre âme quand nous nous interdisons, par convention sociale, de jamais les exprimer (comme le ferait par exemple un chien, ou un petit enfant)

Bref, ce dessin loufoque me permet de retranscrire la violence des sentiments de mes personnages.

 

Pucelle tome 1 -Florence Dupré la Tour - éditions Dargaud -  2020


 

 

6° Pouvez-vous aussi nous citer quelques bandes dessinées qui ont une importance particulière à vos yeux ?


MafaldaParacuellosBlueberryVie et mort du héros triomphanteDonjonla LégèretéMoi JePersépolisles sales blagues de l'EchoLes Pieds Nickelés en Angleterre, Manuel de civilité biohardcoreFaire semblant c'est mentir, la famille Fenouillardla caste des meta baronsTintin, l'Arabe du futurChangements d'adresses...je peux continuer comme ça sur des pages et des pages.

Mafalda - Quino - éditions Glénat


 

 


 

 


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